En officialisant la candidature de Juliana Amato Lumumba au poste de Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, la RDC engage bien plus qu’une bataille diplomatique. Face à la sortante rwandaise Louise Mushikiwabo, le président Félix Tshisekedi déploie une stratégie à la fois symbolique, géopolitique et institutionnelle.
L’annonce de la candidature de Juliana Amato Lumumba au Secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) marque une nouvelle étape dans l’offensive diplomatique de la République démocratique du Congo au sein de l’espace francophone. À travers ce choix, le président Félix Tshisekedi semble poursuivre un double objectif : repositionner Kinshasa comme acteur central de la Francophonie et contester, sur le terrain politique, l’influence rwandaise incarnée par l’actuelle secrétaire générale, Louise Mushikiwabo, candidate à un troisième mandat.
Un choix à forte charge symbolique
Fille de Patrice Emery Lumumba, figure fondatrice de l’indépendance congolaise, Juliana Amato Lumumba porte un héritage politique et historique qui dépasse les frontières nationales. En la désignant, Kinshasa mobilise un capital symbolique puissant, susceptible de résonner dans de nombreux États africains membres de l’OIF.
Dans un contexte où la Francophonie est régulièrement interpellée sur son identité et son rapport à l’histoire coloniale, le choix d’une personnalité associée à une mémoire panafricaine forte peut apparaître comme un signal adressé au Sud global : celui d’une Francophonie assumant davantage son ancrage africain.
Une stratégie d’influence dans un contexte régional tendu
La candidature congolaise intervient alors que les relations entre Kinshasa et Kigali demeurent profondément marquées par les tensions sécuritaires à l’est de la RDC. Sans être officiellement présentée comme telle, la compétition entre Juliana Lumumba et Louise Mushikiwabo introduit une dimension géopolitique évidente.
En soutenant une candidate nationale face à la diplomate rwandaise, Kinshasa inscrit la bataille de l’OIF dans une stratégie plus large de contrepoids diplomatique. L’enjeu dépasse la seule alternance à la tête de l’institution : il s’agit aussi de peser sur les orientations politiques d’une organisation qui rassemble 88 États et gouvernements et qui demeure un espace d’influence majeur entre l’Afrique, l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie.
Un profil technico-politique mis en avant
Selon Crispin Mbadu Phanzu, ministre délégué en charge de la Francophonie et de la Diaspora congolaise, cette candidature vise à promouvoir « une Francophonie plus moderne, plus inclusive et plus proche des peuples ».
Titulaire d’un diplôme de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) à Paris, Juliana Amato Lumumba revendique plus de trente ans d’expérience dans la gouvernance publique, la diplomatie culturelle et la coopération internationale. Elle a été vice-ministre puis ministre de la Culture (1997-2001), avant de s’orienter vers l’entrepreneuriat et le conseil international.
Son passage, de 2007 à 2015, comme Secrétaire générale de l’Union des Chambres de Commerce africaines (UACCIAP) au Caire, constitue un autre argument stratégique : il crédibilise une approche davantage tournée vers l’intégration économique et la coopération Sud-Sud. Depuis 2015, elle intervient régulièrement comme conférencière sur les enjeux liés à l’entrepreneuriat africain, à l’intégration continentale et au leadership féminin.
Le gouvernement congolais insiste également sur sa maîtrise de plusieurs langues — français, arabe, anglais, lingala et swahili — présentée comme un atout pour une organisation en quête d’ouverture et de diversification de ses partenariats.
Peser sur le renouveau stratégique de l’OIF
Au-delà de la rivalité électorale, la stratégie de Kinshasa semble s’articuler autour d’un repositionnement doctrinal. La RDC ambitionne d’orienter l’OIF vers les transitions numériques, culturelles et économiques du XXIᵉ siècle, avec un accent mis sur l’emploi des jeunes, l’entrepreneuriat et la valorisation des industries culturelles africaines.
Premier pays francophone au monde en nombre de locuteurs, la RDC estime disposer d’une légitimité démographique et culturelle pour jouer un rôle moteur dans la redéfinition des priorités de l’organisation. La candidature de Juliana Lumumba apparaît ainsi comme l’expression d’une volonté de transformation, plutôt que de simple représentation.
Une bataille diplomatique ouverte
Face à Louise Mushikiwabo, en poste depuis 2019 et soutenue par plusieurs États membres pour la continuité de son action, la candidate congolaise devra convaincre sur sa capacité à fédérer au-delà du continent africain. Les équilibres internes de l’OIF — entre Afrique, Europe et Amérique du Nord — seront déterminants.
En officialisant cette candidature, Kinshasa assume une stratégie ambitieuse : inscrire la RDC au cœur des rapports de force francophones et transformer un scrutin institutionnel en levier d’affirmation diplomatique. Reste à savoir si le capital symbolique et politique mobilisé suffira à emporter l’adhésion d’une majorité d’États membres dans un contexte où la Francophonie cherche elle-même à redéfinir son rôle sur la scène internationale.
Philippe KAZADI OMOMBO





