La journée « ville morte » observée ce 3 juin 2026 à l’appel de la coalition de l’opposition C64 constitue bien plus qu’une simple démonstration de force politique. Au-delà des querelles partisanes autour de la révision ou du changement de la Constitution, cette mobilisation apparaît comme un véritable baromètre de l’état d’esprit d’une partie importante de la population congolaise face à l’évolution de la gouvernance du pays.
Dans plusieurs villes du pays, particulièrement à Kinshasa, la baisse sensible des activités économiques, la fermeture de nombreux commerces et la réduction de la circulation ont témoigné d’une adhésion significative à ce mot d’ordre de l’opposition. Quelles que soient les interprétations que l’on puisse en faire, le fait politique demeure : une partie des Congolais a choisi d’exprimer son désaccord avec les initiatives institutionnelles actuellement portées par le Président Félix Tshisekedi et sa majorité de l’Union sacrée.
Au-delà de la Constitution, l’expression d’un malaise plus profond
Officiellement, le C64 justifie cette mobilisation par son opposition à toute tentative de modification de l’actuelle Constitution, notamment des dispositions protégées par l’article 220 qui limitent à deux le nombre de mandats présidentiels.
L’opposition estime que le débat actuel sur la réforme constitutionnelle pourrait ouvrir la voie à une remise en cause de ce verrou institutionnel et permettre au chef de l’État de briguer un troisième mandat. Une lecture que rejette catégoriquement le pouvoir, lequel soutient qu’il s’agit simplement d’adapter la Loi fondamentale aux réalités contemporaines de la RDC.
Mais sur le terrain, le message envoyé par les citoyens semble dépasser largement la seule question constitutionnelle.
De nombreux Congolais expriment aujourd’hui des préoccupations plus immédiates : le coût de la vie, le chômage des jeunes, la dégradation du pouvoir d’achat, la corruption persistante, la qualité des services publics et surtout l’insécurité qui continue de ravager l’Est du pays.
Pour une partie de l’opinion, l’ouverture d’un débat constitutionnel dans un contexte aussi difficile apparaît comme une priorité mal choisie.
Les messages que les politiques doivent entendre
La journée ville morte a envoyé plusieurs signaux que la classe politique, majorité comme opposition, aurait tort d’ignorer.
Premier message : la Constitution demeure un sujet sensible
Les Congolais gardent en mémoire les crises politiques qui ont marqué l’histoire récente du pays autour des questions de limitation des mandats et de succession présidentielle.
Toute initiative touchant à l’architecture institutionnelle suscite naturellement méfiance et inquiétude.
Deuxième message : l’Est du pays reste la priorité nationale
Pendant que le débat politique se concentre sur la Constitution, des millions de Congolais de l’Est continuent de vivre sous la menace des violences armées.
La progression de l’AFC/M23, soutenue selon Kinshasa par le Rwanda, demeure la principale préoccupation sécuritaire du pays.
Pour beaucoup de citoyens, la reconquête de l’intégrité territoriale devrait constituer l’urgence absolue de toutes les institutions.
Troisième message : la population réclame davantage d’écoute
La mobilisation observée traduit également un besoin de dialogue. Une partie de la population estime que les grandes décisions engageant l’avenir du pays devraient faire l’objet de consultations plus larges et plus inclusives.
Quatrième message : la démocratie congolaise reste vivante
L’expression pacifique d’un désaccord politique, lorsqu’elle s’inscrit dans le respect des lois et sans violence, constitue également une preuve de vitalité démocratique. Les autorités comme l’opposition doivent préserver cet acquis précieux.
Le risque d’une polarisation dangereuse
Le principal danger aujourd’hui réside dans la radicalisation progressive des positions.
D’un côté, une majorité qui considère toute contestation comme une opposition systématique à son action. De l’autre, une opposition qui voit dans chaque initiative institutionnelle une stratégie de conservation du pouvoir.
Cette dynamique risque d’alimenter un climat de méfiance permanente et de détourner les énergies nationales des défis prioritaires.
Dans un pays confronté à une guerre à l’Est, à des défis économiques considérables et à d’importantes attentes sociales, une crise politique majeure pourrait fragiliser davantage la cohésion nationale.
Quelles solutions pour éviter le chaos ?
La RDC dispose encore de plusieurs leviers pour prévenir une escalade politique.
La première piste consiste à instaurer un dialogue politique sincère entre majorité, opposition, société civile, confessions religieuses et autres forces vives de la nation. Les questions institutionnelles ne peuvent être durablement réglées sans consensus minimum.
La deuxième consiste à clarifier publiquement les objectifs réels de toute réforme constitutionnelle envisagée. La transparence reste le meilleur antidote contre les soupçons.
La troisième piste est de replacer la sécurité nationale au centre des priorités gouvernementales. L’opinion attend avant tout des résultats tangibles sur la situation dans l’Est.
Enfin, l’ensemble des acteurs politiques gagneraient à adopter un discours de responsabilité. La RDC a davantage besoin de rassemblement que d’affrontements politiques permanents.
Une alerte démocratique plutôt qu’une victoire politique
Au final, la journée ville morte du 3 juin 2026 ne doit être ni présentée comme une victoire définitive de l’opposition ni minimisée par le pouvoir.
Elle constitue avant tout une alerte démocratique adressée à l’ensemble de la classe politique congolaise.
Le véritable enseignement de cette mobilisation est que de nombreux citoyens souhaitent être entendus sur les grandes orientations du pays. Ignorer ce message reviendrait à alimenter davantage les frustrations dans un contexte national déjà marqué par les défis sécuritaires et économiques.
L’histoire récente de la RDC montre que les crises les plus coûteuses sont souvent celles qui auraient pu être évitées par l’écoute, le dialogue et le respect mutuel des institutions.
Philippe KAZADI O.





