Depuis plusieurs semaines, Kinshasa assiste à une opération qui suscite autant d’espoir que d’enthousiasme. À travers la Task Force présidentielle chargée de l’assainissement de la capitale, les « bâtisseurs » – ces jeunes autrefois assimilés aux tristement célèbres kuluna – ont investi les principales artères de la ville pour redonner à Kinshasa une image plus digne de son statut de capitale de la République démocratique du Congo.
Le constat est visible à l’œil nu. Le long du boulevard Lumumba, l’une des principales portes d’entrée de la ville, les montagnes de déchets qui défiguraient le paysage ont disparu. Sachets plastiques, bouteilles abandonnées, immondices de toutes sortes ont été évacués. Les marchés pirates et les occupations anarchiques des arrêts de bus ont été démantelés, permettant aux piétons de circuler librement et aux usagers de retrouver un minimum d’ordre dans l’espace public.
Pour une ville souvent citée parmi les capitales les plus insalubres du continent, cette transformation constitue une véritable bouffée d’oxygène. Les Kinois, habitués à vivre au milieu des déchets, saluent majoritairement la qualité du travail accompli. Pour beaucoup, cette opération démontre qu’avec de la volonté politique, il est possible de changer le visage de Kinshasa.
Il faut reconnaître à sa juste valeur cette initiative impulsée par le Président Félix Tshisekedi. Car au-delà de l’aspect esthétique, une ville propre est aussi un facteur de santé publique. L’évacuation des déchets contribue à réduire les risques de propagation de nombreuses maladies liées à l’insalubrité, notamment le choléra, la typhoïde, les maladies diarrhéiques et d’autres infections favorisées par la prolifération des déchets et des eaux stagnantes.
Cependant, au-delà de l’euphorie légitime qui accompagne cette opération, une question fondamentale mérite d’être posée : pour combien de temps ?
Car assainir Kinshasa n’est pas une opération de quelques jours. Il ne suffit pas de débarrasser les rues des déchets pour changer durablement les comportements qui ont conduit à cette situation. Pendant des décennies, les Kinois ont été habitués à jeter sachets, bouteilles, emballages et autres détritus dans les rues, les caniveaux ou les espaces publics, souvent sans aucune sanction.
Cette réalité traduit une faiblesse plus profonde : l’absence ou l’insuffisance de l’autorité de l’État dans l’application des règles élémentaires de salubrité publique. Une ville ne devient pas propre uniquement grâce à une campagne ponctuelle. Elle le demeure lorsque des mécanismes permanents de contrôle, de sensibilisation et de sanction existent et fonctionnent efficacement.
C’est ici que se situe la principale limite de l’opération actuelle.
À force de mettre en avant la Task Force présidentielle et les bâtisseurs, l’on risque de reléguer au second plan les structures étatiques qui ont pourtant la responsabilité légale et permanente de veiller à la propreté de la ville. Où sont les bourgmestres ? Quel est le rôle des chefs de quartiers et des chefs d’avenues ? Comment la Police nationale congolaise est-elle associée au maintien de l’ordre urbain ? Quelles sont les capacités réelles des services d’assainissement de la ville de Kinshasa ?
Ces institutions ne peuvent rester de simples spectatrices d’une opération qui concerne directement leurs missions quotidiennes.
Si le gouvernement veut véritablement transformer cette initiative en succès durable, il doit impérativement renforcer ces structures. Les bourgmestres doivent disposer des moyens nécessaires pour contrôler leurs communes. Les chefs de quartiers et d’avenues doivent être responsabilisés et associés à la sensibilisation des populations. La police doit être en mesure de faire respecter les règles de salubrité et de sanctionner les comportements inciviques. Les services d’assainissement doivent être équipés en matériels adéquats et bénéficier de ressources humaines et financières suffisantes pour assurer un suivi permanent.
Sans cet accompagnement institutionnel, le risque est grand de voir les déchets réapparaître progressivement dès que les bâtisseurs quitteront les lieux. L’histoire récente de Kinshasa est malheureusement riche en opérations spectaculaires qui ont produit des résultats visibles à court terme avant de s’essouffler faute de mécanismes de suivi.
Le Président Félix Tshisekedi, initiateur de cette démarche, a aujourd’hui l’opportunité de transformer une opération d’assainissement en véritable réforme de gouvernance urbaine. L’enjeu n’est pas seulement de nettoyer Kinshasa, mais de créer les conditions permettant à la ville de rester propre durablement.
La responsabilité n’incombe toutefois pas uniquement aux autorités. Les citoyens ont également leur part à jouer. Une ville propre commence par des comportements responsables. Aucun gouvernement, aucune Task Force, aucun bâtisseur ne pourra maintenir durablement la propreté de Kinshasa si les habitants continuent à considérer la rue comme une poubelle à ciel ouvert.
Le défi est donc collectif. Il exige une nouvelle culture citoyenne fondée sur le respect de l’espace public, mais également un État capable d’imposer l’autorité, de faire respecter les règles et de sanctionner les contrevenants.
L’heure est venue de dépasser l’émotion et les applaudissements. L’heure est venue de construire une stratégie durable.
Car la véritable réussite de cette opération ne se mesurera pas au nombre de tonnes de déchets évacuées aujourd’hui, mais à la capacité de Kinshasa à demeurer propre dans six mois, dans un an ou dans cinq ans.
C’est à cette condition que l’espoir actuellement suscité par les bâtisseurs se transformera en héritage durable pour les générations futures.
Philippe KAZADI O.





