« Journalistes patriotes pour la défense de la nation » a suscité de vives réactions dans l’espace médiatique congolais. Une voix toute critique, celle de Merveille Lundula, journaliste lui aussi, mérite une attention particulière tant il soulève une question pertinente quant au rapport entre journalisme et patriotisme.
Depuis quelques jours, un groupe de journalistes congolais revendique une nouvelle identité : celle de « journalistes patriotes ». Cette appellation, qui semble à première vue traduire un engagement en faveur de la nation, mérite pourtant un examen déontologique rigoureux. Car si le patriotisme est une conviction citoyenne respectable, son instrumentalisation dans l’exercice du journalisme soulève une question fondamentale : peut-on défendre la nation sans compromettre l’indépendance de l’information ?
Après plus de quinze ans d’expérience dans les médias, entre terrain, rédaction, communication institutionnelle et observation de la vie politique congolaise, je considère cette revendication avec une certaine réserve. Non pas parce que le patriotisme serait incompatible avec le journalisme, mais parce que notre profession dispose déjà de principes qui ne sauraient être subordonnés à une appartenance idéologique ou politique.
En Sciences de l’information et de la communication, le journalisme repose notamment sur la vérification des faits, l’indépendance éditoriale, la responsabilité sociale et le respect du droit du public à l’information. Le patriotisme, quant à lui, relève d’un sentiment d’appartenance et d’un engagement citoyen. Il peut inspirer le journaliste, mais ne saurait remplacer sa déontologie.
À ma connaissance, le « journaliste patriote » ne constitue pas une école scientifique consacrée, dotée d’un corpus théorique reconnu et de principes professionnels universellement établis. Le journalisme patriotique existe dans certaines traditions médiatiques, notamment en période de guerre ou de crise nationale. Mais son existence ne lui confère pas automatiquement une légitimité déontologique.
La question est d’autant plus sensible en République démocratique du Congo que notre environnement médiatique évolue dans un contexte de conflits armés, de tensions politiques, de fragilités institutionnelles et de profondes fractures sociales. Défendre l’intégrité territoriale, dénoncer les agressions extérieures ou combattre la désinformation relève incontestablement d’une responsabilité citoyenne. Mais cette responsabilité ne peut justifier la mise sous tutelle politique de l’information.
Qui définit alors le contenu du patriotisme journalistique ? Le journaliste lui-même ? Un groupe de confrères ? Une autorité politique ? Et selon quels critères ?
Dans une société où les appartenances politiques, communautaires et régionales influencent parfois la lecture de l’actualité, cette revendication peut rapidement devenir un mécanisme de disqualification. Celui qui questionne une décision gouvernementale risque d’être accusé de manquer de patriotisme. Celui qui révèle une défaillance institutionnelle peut être soupçonné de fragiliser le pays. Celui qui contredit le discours dominant peut être renvoyé dans le camp des adversaires.
Or, la critique d’une autorité n’est pas une attaque contre la nation, pas plus que la défense d’une autorité ne constitue automatiquement une preuve de patriotisme.
Les travaux de Bill Kovach et Tom Rosenstiel, dans The Elements of Journalism, rappellent que la première obligation du journalisme est envers la vérité et que sa première loyauté est envers les citoyens. Cette exigence devrait suffire à nous rappeler que le journaliste n’est ni un opposant systématique ni un communicant du pouvoir.
Il peut saluer une réalisation publique, reconnaître une avancée institutionnelle ou soutenir une initiative bénéfique à la population. Il peut également dénoncer une agression contre son pays, déconstruire une manipulation étrangère ou défendre les intérêts collectifs. Mais il doit pouvoir le faire sur la base des faits, et non d’une obligation de fidélité politique.
Le citoyen congolais, confronté aux difficultés économiques, à l’insécurité et à la méfiance envers les institutions, a besoin d’une information qui éclaire ses choix, et non d’un discours qui lui demande simplement d’adhérer.
Le journaliste n’est pas chargé de rendre le pouvoir sympathique. Il est chargé de rendre la réalité intelligible.
Dissimuler une corruption au nom de la stabilité nationale ? Ce n’est pas protéger la nation. Passer sous silence une injustice pour préserver l’image d’une institution ? Ce n’est pas servir le peuple. Relativiser une faute parce qu’elle est commise par son propre camp politique ? Ce n’est pas faire preuve de patriotisme.
Le patriotisme ne saurait constituer une immunité déontologique.
Je ne conteste donc pas le droit de ces confrères à se proclamer patriotes. Je conteste le risque de voir cette appellation devenir un critère de légitimité professionnelle, voire un moyen de délégitimer ceux qui ne partagent pas leur positionnement.
Le véritable débat ne devrait pas opposer les journalistes patriotes aux journalistes prétendument antipatriotes. Il devrait opposer le journalisme indépendant à toute forme de subordination politique, idéologique ou institutionnelle.
Car, au fond, le problème n’est pas de savoir qui aime le plus le Congo. Il est de savoir qui respecte le mieux les exigences du métier.
Le Congo n’a pas besoin de journalistes qui applaudissent au nom du patriotisme. Il a besoin de professionnels capables de comprendre, de vérifier, d’interroger et d’éclairer, même lorsque leurs conclusions dérangent.
Si le patriotisme doit avoir une place dans notre profession, qu’il commence par une exigence non négociable : ne jamais sacrifier la vérité sur l’autel des intérêts politiques.
Merveille Lundula Dikoma
Journaliste / Licencié en Sciences de l’information et de la communication





