Au 10 février, des milliers de fonctionnaires congolais affirment ne pas avoir encore perçu leur salaire. Pourtant, dans les médias et sur les réseaux sociaux, des communicateurs du ministère des Finances assurent que les paiements ont été effectués. Un décalage troublant qui, au-delà de la question budgétaire, pose celle de la crédibilité de la parole publique dans un contexte social déjà asphyxié par la dépréciation du franc congolais.

Au cœur de Kinshasa comme dans les provinces, l’attente devient pesante. Pour de nombreux agents de l’État, le mois de février a débuté sans que le salaire attendu ne tombe sur leurs comptes. Une situation malheureusement récurrente, mais toujours aussi déstabilisante dans un pays où la majorité des ménages vivent au rythme de la paie mensuelle.

Ce qui choque davantage aujourd’hui, ce n’est pas uniquement le retard. C’est le contraste entre la réalité vécue par les fonctionnaires et le discours relayé par les communicateurs du ministre des Finances, Doudou Fwamba Likunde. À les en croire, les salaires auraient déjà été payés. Ce qui est faux.

En effet, sur les plateaux de télévision et à travers les réseaux sociaux, le message est martelé : les opérations auraient été exécutées. Pourtant, sur le terrain, des agents de l’administration publique continuent de consulter en vain leurs comptes bancaires ou de se présenter aux guichets sans succès.

Une parole publique en décalage

Dans un contexte marqué par la volatilité du franc congolais face au dollar américain, et la hausse des prix sur le marché, chaque retard de paiement a un effet multiplicateur. La monnaie nationale s’effrite, les prix des denrées de première nécessité grimpent, les loyers sont souvent indexés au dollar, et les charges familiales ne connaissent aucun délai de grâce.

Pour un fonctionnaire congolais, être payé en retard, c’est perdre davantage de pouvoir d’achat. C’est voir le maigre salaire fondre sous l’effet combiné du taux de change et de l’inflation. C’est contracter des dettes informelles pour survivre en attendant une paie hypothétique.

Dans ces conditions, affirmer publiquement que les salaires ont été versés alors qu’une partie significative des agents n’a rien perçu revient, pour beaucoup, à nier leur réalité quotidienne.

La responsabilité politique ne se délègue pas

Certes, ce ne sont pas des déclarations directes du ministre Doudou Fwamba qui circulent, mais celles de ses communicateurs. Toutefois, en matière de gouvernance, la communication institutionnelle n’est jamais neutre. Elle engage la responsabilité de l’autorité qu’elle représente.

Une parole imprudente, même indirecte, peut devenir une source de tension sociale. Elle peut être perçue comme du mépris, voire comme une tentative de travestir la vérité. Or, dans un climat socio-économique fragile, la confiance entre l’État et ses agents constitue un capital précieux.

Pour de nombreux analystes, le ministère des Finances a une double obligation : assurer la régularité des paiements et encadrer rigoureusement sa communication. Lorsque la version officielle contredit l’expérience vécue par des milliers de travailleurs, c’est la crédibilité de l’institution qui vacille.

Une question de gouvernance et de redevabilité

Cette polémique dépasse le seul cadre technique des opérations de paie. Elle interroge la gouvernance publique et la redevabilité au sein de l’exécutif. Dans un État de droit, la transparence n’est pas un luxe, mais une exigence.

Pour une frange de l’opinion, le président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, devrait veiller à ce que la communication gouvernementale ne soit pas un facteur d’exaspération sociale supplémentaire. La vérité, même inconfortable, apaise davantage que des affirmations démenties par les faits.

Car au fond, le salaire du fonctionnaire n’est ni une faveur, ni un privilège accordé par l’État. Il est la contrepartie d’un service rendu à la nation. Il est un droit.

À l’heure où la RDC fait face à d’importants défis économiques et sécuritaires, fragiliser davantage ceux qui font fonctionner l’administration publique par des retards répétés et une communication contestée serait une erreur stratégique.

Dans une conjoncture aussi sensible, la cohérence entre les actes et la parole publique n’est pas simplement souhaitable : elle est indispensable.

Philippe KAZADI O. 

Kiosque d'Afrique